DRM LCP Readium ? Quel avenir ?
Raymond Guérin dans le domaine public au Québec

Lire Marcel Proust au format numérique

ProustrechercheJe termine aujourd'hui A la recherche du temps perdu de Marcel Proust. Une lecture menée sur presque 12 semaines, 82 jours exactement. J'ai commencé le 5 mars dernier, dimanche de Carême, je le termine ce jeudi de l'Ascension. Je ne sais pas si cela veut dire quelque chose, plus amusant sans doute concernant Proust que ma lecture a démaré à la Fête des Grands-Mères et qu'elle se termine en ce week-end de Fête des Mères. Je m'en suis aperçu la semaine dernière en consultant le calendrier. Le hasard est décidément plein de surprises. Revenir à Proust plus de vingt ans après a été un grand plaisir. A l'époque j'avais lu La Recherche dans une édition de La Pléiade en trois volumes. Depuis, c'est quatre volumes qui sont disponibles à la vente. La glose sur le texte s'amplifie au fil des années. Un petit bilan de cette lecture.

Le choix de la version d'abord. Pas question de reprendre mes volumes de La Pléiade. D'abord la version proposée a été largement remaniée depuis. Quitte à relire Proust, autant choisir une version actualisée. J'aurais pu prendre une autre version imprimée, compilation ou au format poche, elles ne manquent pas. Mais il était impensable pour moi de relire Proust aujourd'hui autrement que dans une version numérique. Encore fallait-il disposer d'une version correcte. Rappeler les versions numériques disponibles, revoir ce billet ici. Plutôt que de lire une version datant des années 1940, j'ai opté pour la dernière version proposée par les Editions Gallimard en Folio numérique en fin d'année dernière. La seule d'ailleurs chez les éditeurs. Une version numérique abondamment enrichie. Loin de moi l'idée de contester la qualité et l'intérêt de cette version mais je souhaitais absolument relire La Recherche "simplement", donc en la débarrassant des notes, de l'appareil critique. Passer sur l'érudition, le "classique scolaire" qui encombre l'oeuvre depuis tant d'années. J'ai donc nettoyé complètement cette version ne gardant que le texte de Proust. Lire La Recherche de Proust comme un lecteur ordinaire de ce siècle comme du précédent en quelque sorte...

Choix de la police sur la liseuse, CharisSIL bien sûr, une excellente police classique dont on ne se lasse pas au fil des pages. C'est important pour ces centaines d'heures de lecture devant moi. Près de 3000 pages affichées (c'est même plus de 4500 effectives sur la liseuse). Cette police m'a suivie jusqu'au bout sans que j'ai eu le désir d'en changer. Suivant mes lieux de lecture très variés, les conditions d'éclairage, j'ai changé régulièment la taille de la police pour un confort optimal. C'est un avantage très important pour des textes proposés habituellement dans des caractères très petits comme la Pléiade.

Un mot d'abord sur le texte. Surpris je dois le dire par le très grand nombre de coquilles, des fautes récurrentes de numérisation, plusieurs centaines au total sur l'ensemble des volumes, certaines fort drôles. Les Editions Gallimard n'ont pas jugé nécessaire d'effectuer une lecture finale par ses correcteurs. C'est quand même un comble pour un tel texte, emblématique de la maison. Chacun jugera.

Plaisir de la lecture. Pas à tous les moments bien sûr, ce serait mentir. Plusieurs fois, surtout à la lecture d'interminables passages dans les salons aristocratiques j'ai bien failli balancer la liseuse par la fenêtre - combien l'ont fait effectivement, bien des volumes imprimés ont dû en souffrir -. "Mais qu'est-ce que je fous à lire ça". Ces salons mondains, "les plaisirs mondains qui causent tout au plus le malaise provoqué par l'ingestion d'une nourriture abjecte" comme l'écrit Proust. Mais il faut savoir persévérer (une aspirine?), le plaisir de la lecture revient vite heureusement. Les jeux des personnages, leurs psychologies, les sensations du narrateur, les effets du Temps, l'espace des décors, il y a tant d'angles au fil des pages. Et bien sûr la gigantesque construction de l'édifice complet qui apparaît au fur et à mesure des volumes. On peut se perdre bien sûr, s'étouffer, se lasser et arrêter la lecture. Je crois que Le Côté de Guermantes est le volume "stratégique". Si vous allez au-delà de ce troisième volume, vous irez au bout. Vous lirez de plus en vite d'ailleurs, vous verrez. C'est surtout la complicité entre Proust et son lecteur que je retiens. J'ai ajouté de très nombreux marque-pages au fil de la lecture. Le numérique permet aussi de retrouver des mots facilement, des passages entiers que l'on n'aurait pas forcément annoté à la première lecture mais qui font échos plus loin dans le texte.

Que dire de plus sinon mettre en valeur le texte. Il y aurait des dizaines et des dizaines de passages à citer, combien sur la beauté du style, des couleurs, des sensations, un seul parmi tant d'autres :

"Malgré la pluie récente et le ciel changeant à toute minute, après avoir accompagné Albertine jusqu'à Épreville, car Albertine faisait selon son expression la « navette » entre cette petite plage où était la villa de Mme Bontemps, et Incarville où elle avait été « prise en pension » par les parents de Rosemonde, je partis me promener seul vers cette grande route que prenait la voiture de Mme de Villeparisis quand nous allions nous promener avec ma grand-mère ; des flaques d'eau que le soleil qui brillait n'avait pas séchées, faisaient du sol un vrai marécage, et je pensais à ma grand-mère qui jadis ne pouvait marcher deux pas sans se crotter. Mais dès que je fus arrivé à la route ce fut un éblouissement. Là où je n'avais vu avec ma grand-mère, au mois d'août, que les feuilles et comme l'emplacement des pommiers, à perte de vue ils étaient en pleine floraison, d'un luxe inouï, les pieds dans la boue et en toilette de bal, ne prenant pas de précautions pour ne pas gâter le plus merveilleux satin rose qu'on eût jamais vu et que faisait briller le soleil ; l'horizon lointain de la mer fournissait aux pommiers comme un arrière-plan d'estampe japonaise ; si je levais la tête pour regarder le ciel entre les fleurs, qui faisaient paraître son bleu rasséréné, presque violent, elles semblaient s'écarter pour montrer la profondeur de ce paradis. Sous cet azur une brise légère mais froide faisait trembler légèrement les bouquets rougissants. Des mésanges bleues venaient se poser sur les branches et sautaient entre les fleurs, indulgentes, comme si c'eût été un amateur d'exotisme et de couleurs qui avait artificiellement créé cette beauté vivante. Mais elle touchait jusqu'aux larmes parce que, si loin qu'elle allât dans ses effets d'art raffiné, on sentait qu'elle était naturelle, que ces pommiers étaient là en pleine campagne comme des paysans, sur une grande route de France. Puis aux rayons du soleil succédèrent subitement ceux de la pluie ; ils zébrèrent tout l'horizon, enserrèrent la file des pommiers dans leur réseau gris. Mais ceux-ci continuaient à dresser leur beauté, fleurie et rose, dans le vent devenu glacial sous l'averse qui tombait : c'était une journée de printemps."

Un autre dernier passage qui résonnera longtemps pour moi, c'est sans doute ce passage très émouvant de Proust sur la révélation de son travail d'écrivain, la genèse de La Recherche en quelque sorte, que je garde: "C'est quelquefois au moment où tout nous semble perdu que l'avertissement arrive qui peut nous sauver, on a frappé à toutes les portes qui ne donnent sur rien, et la seule par où on peut entrer et qu'on aurait cherchée en vain pendant cent ans, on y heurte sans le savoir, et elle s'ouvre".

Je vous invite à lire La Recherche, c'est beaucoup moins difficile que l'on a tendance à le laisser entendre. Par dessus tout, La Recherche reste une invitation sincère à tous ceux qui aiment les livres et la lecture.

Commentaires