1. La transition numérique à l'aune de Nikos Kazantzaki
3. La transition numérique à l'aune de Nikos Kazantzaki

2. La transition numérique à l'aune de Nikos Kazantzaki

ZorbaCommencer le voyage en compagnie de Nikos Kazantzaki, c'est le faire avec son livre le plus célèbre, Alexis Zorba bien sûr, élu meilleur livre étranger en 1954. D'abord je vous déconseille le film hollywoodien très surévalué qui l'a rendu si populaire. Alexis Zorba, c'est un livre absolument formidable, je l'avais lu à 20 ans, je l'ai relu à 40, je l'ai relu encore le week-end dernier avec le même plaisir. Dans ces billets il ne sera pas question de vous donner des critiques sur les livres eux-mêmes, un exercice que je laisse à bien meilleur que moi. Bien entendu si je vous donne envie de relire Kazantzaki ce sera un plus évidemment. Au travers des livres de Kazantzaki je compte mettre en lumière les pratiques de lectures aujourd'hui, ce que le numérique a changé (ou pas) depuis dix ans.

Mettre en lumière un auteur, c'est d'abord un choix éditorial, faut-il le rappeler. Depuis la Renaissance (pour ne remonter que jusque-là) rien n'a changer ou très peu à la marge. Dix ans d'auto-publication n'ont rien bouleversé à cette donne, elle est là surtout pour repérer de temps en temps des auteurs avant-coureurs, pour le champ de l'édition traditionnelle. Les lecteurs l'ont bien compris. Saluer au passage le regretté André Schiffrin, décédé en 2013, anniversaire il y a quelques jours. Lire Kazantzaki aujourd'hui c'est saluer le magnifique travail qu'ont entrepris les Éditions Cambourakis, à partir de 2015, pour le rééditer. Un chantier important avec des traductions inédites ou révisées, dix livres à ce jour. Les livres sont repris au fur et à mesure au format de poche dans la collection Babel chez Actes-Sud (cinq actuellement), nous y reviendrons. Grand format, passage en poche ensuite, schéma classique. Pas de format numérique, c'est bien dommage. Il y a toujours quelques réfractaires au numérique chez les éditeurs, Cambourakis en font partie... Pourquoi ce refus? Celui par conviction de l'ayant-droit, de l'éditeur? Cela ne semble pas le cas de l'ayant-droit puisque les livres de Kazantzaki en grec, en anglais, en espagnol, en italien, en allemand, en japonais même, sont proposés au format numérique. Refus de l'éditeur d'origine, Plon? Peut-on ignorer aujourd'hui la frange des lecteurs, même réduite, qui sont intéressés par le format numérique. Partir en Crête à la manière de Jacques Lacarrière avec les livres dans le sac à dos? Peut-être mais convenez que c'est plus pratique. Sans parler bien sûr de tous les lecteurs de l'espace francophone qui ont du mal à se procurer les versions imprimées, des universitaires et chercheurs qui travaillent sur Kazantzaki, qui souhaitent bénéficier des avantages de la recherche dans les versions numérisées.

Deux ans, cinq ans encore cette résistance? Depuis dix ans des écrivains importants (ou leurs ayants-droits) qui refusaient le format numérique comme par exemple Garcia-Marquez, Kundera pour ne citer que ces deux-là, sont finalement revenu sur leurs positions. Je pense qu'un écrivain comme Nikos Kazantzaki, avec toute son œuvre résolument tournée vers l'universel, aurait salué la diffusion de ses propres textes de la manière la plus large possible. Le format numérique va dans ce sens; c'est assez incompréhensible pour moi aujourd'hui mais passons.

Le hasard a fait que j'ai trouvé dans une boite d'un bouquiniste l'été dernier pour quelques euros cet Alexis Zorba, qui a inauguré chez Cambourakis la série. Un exemplaire un peu défraichi, les mors passés, le dos un peu fendu en bas mais propre à l'intérieur. Il était évident que je n'allais pas le laisser passer. Ah, cette fameuse sérendipité, cet anglicisme qui désigne la capacité, l'aptitude à faire par hasard une découverte inattendue et à en saisir l'utilité (scientifique, pratique). Pratique qui accompagne les avatars du livre depuis des millénaires sans doute, que ce soit sur les ânes, les carrioles du colportage ou les chameaux des voyageurs itinérants, puis les échoppes et les tapis des libraires ensuite... En ce XXIème siècle, la pratique continue, c'est même la caractéristique essentielle de la librairie, vous le savez. Vous rentrez avec une idée en tête, au bout de quelques minutes, vous dénichez des livres dont vous n'aviez pas même soupçonné l'existence... Sur le web la pratique est moins évidente. Le moteur de recherche vous dirige, adieu la sérendipidité, il vous faudra le concours d'un conseil critique ou plus insidieusement d'un robot pour arriver à un nouveau livre.

Vingt-cinq ans d'internet et nos plus belles trouvailles restent sans doute dans les découvertes faites par hasard dans les librairies physiques. C'est en tout cas mon cas. Neuf ou d'occasion, pourquoi le faire venir à vous, vous l'avez dans les mains. La future loi sur le port va d'ailleurs réglementer un tarif minimum qui va encadrer le dumping qui existe encore chez certains. En plus pour des livres défraîchis très peu chers, le prix du port représente souvent plus que la valeur affichée du livre. Rajouter encore que ce n'est pas bon pour la planète, bref oublions... Alors oui vous me direz, les industrieux Momox, Recyclivre et autres qui faussent le marché avec des prix toujours parmi les plus bas, le port bientôt les rappellera à l'ordre avec la prochaine loi. Il en faut un peu d'ordre, c'est pas plus mal pour tout le monde, les plus petits compris. Et puis, quelle sérendipidité chez eux? Amusez-vous à faire défiler leurs rayons virtuels, c'est d'un ennui... Je pense que les libraires doivent s'emparer du livre d'occasion, en mode raisonné et choisi bien sûr. C'est un débat depuis longtemps dans la profession, peut-être va t-il vraiment évoluer avec la nouvelle génération de libraires, qui sait.

Lecture très agréable que ce livre, la préface et la traduction révisée de René Bouchet est excellente. Édition soignée, rabats de couverture, papier de qualité, belle typo. Dix années de lectures numériques ne m'ont pas détourné de l'imprimé, vous pensez bien. Alors oui, le livre imprimé en grand format est moins pratique en mobilité entre le poids et la crainte de l'abimer. Bien sûr, l'exemplaire ne sera pas du plus bel effet dans ma bibliothèque, défraîchi comme il est, mais je le passerais plus volontiers autour de moi.

Bref, continuez à fouiller les boîtes dans l'espace urbain et celles des librairies d'occasion, les brocantes, les solderies, passez les livres autour de vous même défraîchis, cela durera encore des millénaires sans doute, et le numérique n'y fera rien. Peut-être même que ce dernier évoluera encore dans les échanges entre particuliers pour des livres en troc ou pour quelques menus euros, à suivre...

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