Le piratage du Houellebecq: la manipulation est certaine
6. La transition numérique à l'aune de Nikos Kazantzaki

5. La transition numérique à l'aune de Nikos Kazantzaki

ChristPoursuite de mes lectures de l'œuvre de Nikos Kazantzaki avec Le Christ recrucifié publié en 1954. Après le succès de Zorba, d'autres traductions de ses livres ont suivi en France avec succès, repris de nombreuses fois en poche au fil des années. Puis les éditions se sont arrêtés, allez donc comprendre. En remettant le nez dans des cartons récemment je me suis même rendu compte que ce Christ recrucifié figurait dans un polycopié de livres à lire, de mon professeur de français en classe de seconde. Onze titres de littérature étrangère seulement, je vous les donne: Constantin-Meyer, Un homme se penche sur son passé; Cronin, Les Clés du Royaume; Greene, La Puissance et la gloire; Hemingway, Pour qui sonne le glas; Kazantzaki, Le Christ recrucifié; Miller, Les Sorcières de Salem; Paton, Pleure ô payas bien-aimé; Remarque, A l'ouest rien de nouveau; Sienkiewicz, Quo vadis?; Steinbeck; Les Raisins de la colère; Wells, La Guerre des mondes. C'est dire si Kazantzaki entrait dans les classiques du XXème siècle à l'époque.

Lecture moitié en numérique (la version récupérée semble de qualité), moitié en imprimé avec une édition d'époque, les caractères très petits, équivalent à une Pléiade. Entre mobilité et mon domicile, observer au cours de sa lecture, ce qui change de lire en numérique. La perte des repères spatiaux certes mais ils s'effacent peu à peu, ils prennent moins d'importance, la concentration sur le texte seul, l'essentiel. Est-ce que leur perte est essentielle? Une écume, des petits apartés qui font appel à notre mémoire spatiale, sans trop grande conséquence je pense sincèrement, le bonheur du texte s'accroche à bien autre chose dans notre cerveau.

Confronter imprimé et numérique, c'est l'occasion de revenir sur une proposition au point mort depuis dix ans. Celle de pouvoir disposer d'une version numérique à petit prix quand on achète la version imprimée. Une proposition logique pour des lecteurs à la fois attachés à l'imprimé et souhaitant disposer d'une version numérique pour partir en vacances ou plus globalement dans les transports. Aussi l'occasion de ne pas abimer le livre imprimé, tout le monde aura fait l'expérience d'une édition grand format qui aura souffert de lectures nomades. L'occasion aussi de donner un vrai coup de pouce aux librairies physiques, tant le numérique est impossible à incarner dans l'espace physique. On se rappelle du naufrage des bornes, que cela parait loin derrière nous aujourd'hui.

En 2011 comme aujourd'hui, impossible de proposer cette offre couplée, la loi sur le prix unique ne le permet pas. Impossible de vendre la version numérique à un prix réduit si elle est liée à l'achat d'un autre livre. La seule solution serait que les éditeurs proposent dans leurs catalogues une autre version couplée (imprimée et numérique), un nouveau produit, un nouvel ISBN avec un autre prix. Bien lourd, bien difficile à mettre en place. J'en avais parlé à l'époque avec Hervé Gaymard, le député qui avait porté la loi sur le livre numérique. Il pensait que c'était l'adaptation suivante de la loi, accompagner au plus proche les évolutions technologiques et aussi porter le marché dans les librairies physiques. Depuis rien n'a bougé...

La gestion de l'offre couplée, c'est aussi le symptôme de l'échec complet des réflexions interprofessionnelles sur le sujet du numérique, le suivisme des grands acteurs GAFA, sans plus, le service minimum proposé par les éditeurs. Est-ce que l'offre couplée est définitivement condamnée? Il y a eu quelques adaptations pour les dictionnaires notamment, où la version numérique est proposée gratuitement avec l'imprimé, une suite logique du CD ou de la clé USB, mais ce sont des propositions très à la marge. Je pense que l'offre couplée est définitivement condamnée, elle ne sera jamais porté par les libraires indépendants, c'était eux qui étaient les plus à même de la revendiquer en complément d'un livre imprimé vendu, une possibilité supplémentaire de revenus associés. Peut-être reste-t-il un semblant d'ouverture possible avec le livre audio? J'en doute fortement.

Aujourd'hui nous commençons à entendre parler d'offres d'abonnement en streaming plus ou moins étendues, la fracture avec l'imprimé semble bien définitivement consommée. Imprimé et numérique, chacun de son côté, en être réduit quand on achète le livre imprimé de pirater son avatar numérique pour ne pas avoir à le racheter une deuxième fois au prix fort, avec toujours les mêmes restrictions d'usage évidemment...

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