5. La transition numérique à l'aune de Nikos Kazantzaki
7. La transition numérique à l'aune de Nikos Kazantzaki

6. La transition numérique à l'aune de Nikos Kazantzaki

La-Derniere-TentationLes semaines passées j'ai beaucoup lu la version numérique plutôt que la version ancienne imprimée de mon dernier livre de Nikos Kazantzaki. La raison en est ma mobilité durant cette période de fêtes, mais aussi les caractères trop petits. Ce dernier élément qui ne saurait être négligé assurément, le format numérique permet ce confort-là pour beaucoup je pense, une raison de plus pour souhaiter l'offre couplée un jour, qui sait.

En ce début d'année je poursuis mes lectures des livres de Nikos Kazantzaki, le cinquième donc, avec La Dernière Tentation. Paru en 1954 avec le scandale qu'il a soulevé à l'époque, c'est ce livre qui aura sans doute à la fois assuré la renommée internationale de Kazantzaki mais aussi sa condamnation définitive pour le Prix Nobel de littérature. Après le format numérique, je reviens à l'édition de poche parue dans la collection Babel il y a quelques années.

Avec ce livre de Kazantzaki qui a engendré tant de débats passionnés à sa sortie, comme à la sortie en salle du film de Martin Scorsese dans les années 80, c'est aussi l'occasion de revenir dix ans après sur ces fameux "livres enrichis", "livres augmentés", une terminologie que l'on a vu apparaître avec l'essor de l'iPad à sa sortie en 2010. Que cela nous parait loin aujourd'hui... La Dernière Tentation aurait évidemment pu faire partie de ceux-là. "Enrichir", "augmenter" les livres avec des appareils critiques, des photos, des illustrations, des extraits vidéos ou sonores, c'était le frémissement de ce nouveau marché à l'époque qui n'était pas sans rappeler celui des CD-Rom de la fin du siècle dernier, un nouvel eldorado potentiel qui s'ouvrait aux éditeurs. On connait la fortune des CD-Rom qui ont été balayés il y a une vingtaine d'années par l'essor très large du web.

Dix après, le constat est cruel, la mayonnaise n'a pas pris. Pourquoi les livres enrichis n'ont-ils pas eu le succès escompté? Ce n'est pas du côté des supports qu'il faut chercher tant l'offre des tablettes a été florissante, au moins pendant quelques années. Apple, puis Google avec l'environnement Android, ont largement développé l'offre, dans la continuité de celle des smartphones. Quelques éditeurs et groupes se sont lancés à l'époque en pionniers, tant dans la littérature jeunesse, les beaux-livres que dans les documentaires illustrés. Mais à l'inverse d'un livre numérisé ou décliné homothétiquement, les frais de tels livres sont importants, avec des savoir-faire qui ne sont pas chez les éditeurs.

Deux formats sont rapidement entré en concurrence, celui des applications avec des développements qui permettaient beaucoup de chose, celui du format ePub dans sa version 3 naissante qui a été porté exclusivement par Apple à ses débuts. Le désintérêt de Google a été criant au fil des années, les éditeurs comptant évidemment sur ce marché important. Autre acteur important, Amazon, qui avec un essai malheureux du côté des smartphones et tablettes, a rapidement jeter l'éponge, en est resté à son seul Kindle. Autre désillusion, du côté des prix publics. Là où un CDRom à l'époque pouvait être vendu sur un support physique 30€ voire plus, les prix ont été tirés rapidement vers le bas pour ces nouveaux livres. Impossible de vendre plus de 10€ et encore je suis généreux, c'est plutôt 5/7€ qui était le prix cible sur les stores. Avec une TVA à 20% et une commission de 30% à Apple, je vous laisse imaginer la rentabilité pour les éditeurs. Si elle est possible pour des bases de données du côté de l'édition professionnelle, elle était impossible en littérature générale qui repose sur une offre aux titres. Quand en plus, il était impossible de proposer des vitrines un peu présentables sur ces mêmes stores et qu'il fallait faire un sav permanent du catalogue pour suivre les évolutions techniques, la messe était dite. Exit les livres enrichis.

C'est bien dommage car il y avait aussi des pistes à explorer du côté de textes enrichis complémentaires, tous ces textes que l'éditeur ne peut pas intégrer dans des versions imprimées. C'était la proposition évoquée par Robert Darnton dans son excellent livre Apologie du Livre, paru en 2012, que je vous conseille, il n'a pas vieilli.

Est-ce que la situation pourrait changer dans les années à venir? Je ne pense pas. De l'eau à coulé sous ponts, l'offre vidéo est pléthorique aujourd'hui aussi bien du côté du gratuit sur le web que de l'offre streamée payante. En plus les tablettes sont devenues un peu has-been, le renouvellement du matériel ne se fait plus, les pratiques ont évoluées du côté des smartphones. Là où le livre avait un rôle à jouer dans la complémentarité, c'est fini. Les réflexes sont pris maintenant, le livre enrichi pour les éditeurs de littérature générale est resté sur le quai, l'histoire ne repassera pas les plats. C'est du côté de l'éducation désormais que les regards se tournent pour la suite...

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