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1 note en février 2022

8. La transition numérique à l'aune de Nikos Kazantzaki

Nikos-kazantzakiHuitième et dernier billet de cette chronique aujourd'hui. La lecture des livres de Nikos Kazantzaki m'aura accompagné ces deux derniers mois, pour parler aussi de la transition numérique du livre depuis dix ans. Il me reste quelques livres récemment parus aux Editions Cambourakis dont un inédit L'Ascension qui parait ce mois-ci (comment ne pas leur rendre hommage avec de magnifiques grands formats et poches), aussi Le Pauvre d'Assise, les volumes de récits de voyages et de théâtre, jamais réédités depuis plus de 30 ans. Immense écrivain, pour moi l'un des tout premiers du XXème siècle, bien oublié aujourd'hui dans notre pays. Allez voir, vous ne serez jamais déçu, sincèrement autre chose que Houellebecq vous pouvez me croire...

Nikos Kazantzaki est bien symptomatique du désœuvrement de l'édition littéraire française où des pans entiers de fonds d'éditeurs ne sont plus réédités (surtout en littérature étrangère d'ailleurs); le seul marché de l'occasion encore pour un temps en bouée de sauvetage, jusqu'à quand d'ailleurs entre la dégradation des livres et les spéculations au fur et à mesure à renfort de robots automatisés chez certains acteurs prédateurs... L'espoir du format numérique pour pérenniser des catalogues sera resté un vœu pieu. Entre le désherbage des imprimés et le numérique absent pour cause de modèle réellement satisfaisant, le constat est là aujourd'hui dans les bibliothèques. Pour Kazantzaki il faudra sans doute attendre 2028 et son entrée dans le domaine public pour voir une édition de ses œuvres complètes; mais pour tant d'autres.

Tous ces livres lus sous trois formats de manière à peu près égale à l'arrivée, entre grand format, poche et numérique. L'offre numérique aurait été plus présente, je l'aurais sans doute privilégié par rapport au poche. C'est bien la liberté du lecteur de choisir comment il souhaite accéder à un texte, neuf, occasion, bibliothèque, imprimé, grand format, poche, audio, numérique. J'ai trop vu toutes ces années un débat manichéen, binaire, que j'ai toujours jugé complètement stérile. Rajouter le format numérique n'a pas tué quoi que ce soit, il aura donc fallu attendre dix ans pour s'en rendre compte; les grands discours lyriques, enflammés, sur le thème de "sauver le livre" se sont révélés d'aimables âneries, enfouis désormais dans les limbes des bibliothèques et archives audio-visuelles.

Cette petite chronique m'aura permis d'explorer la situation aujourd'hui d'un livre numérique qui reste en jachère sur beaucoup de points que je peux synthétiser ainsi:

une offre commerciale des nouveautés qui, si elle est désormais bien ancrée, reste insatisfaisante sur la question des DRM et des prix élevés. Rien n'a bougé en dix ans. Les seuls acteurs GAFA restent les grands vainqueurs dans leurs environnements propriétaires respectifs. La mutualisation des libraires espérée n'a pas fonctionné, ces derniers jugeant sans doute que les priorités étaient ailleurs. C'est un peu la situation du poche que l'on revit, les libraires ont mis de nombreuses années avant de considérer ce format comme étant digne d'être accueilli sur leurs tables et leurs rayonnages. C'est du côté de l'offre couplée qu'il serait nécessaire d'avancer, avec de réelles opportunités pour les librairies indépendantes. Imprimé et numérique dans leur complémentarité mérite aujourd'hui d'être considéré.

— une offre en streaming qui, je pense, ne risque pas beaucoup d'évoluer sur la littérature générale. On sait bien que ce sont les nouveautés qui sont indispensables pour susciter le réel intérêt des lecteurs. Un acteur français Youboox racheté il y a quelques semaines par un groupe étranger, des opérateurs qui suivent de près, les acteurs GAFA eux-aussi à l'affut évidemment qui pourraient joindre l'offre à leurs abonnements respectifs. Bref, une situation qui écarterait encore plus les acteurs indépendants. On le voit dans la bande dessinée numérique.

— une offre en bibliothèque très insatisfaisante, c'est là je trouve que les déceptions sont les plus grandes. Les fonds Gallica et Relire restent complétement invisibles dans les bibliothèques. D'autre part, les modèles économiques ne conviennent pas pour les collectivités, impossible de constituer un fonds suffisant de livres numériques avec une masse critique suffisante pour les lecteurs. On le voit à l'échelle du Québec ou de la Belgique, le maître-mot reste la mutualisation de l'offre.

Je ne voudrais pas rester sur un constat trop négatif. Les lecteurs attendent des promos, se débrouillent comme ils peuvent, contournent les difficultés. Le format numérique avance malgré les barrières qu'on lui met, preuve de sa réelle nécessité aujourd'hui dans les usages de lecture (les mois de confinement à répétition ces dernières années l'on aussi montré). Dans un temps long qui est celui du livre, il aura finalement progressé très vite en dix ans, c'est paradoxalement bon nombre de professionnels qui ont du mal à suivre dans cette complémentarité évidente aujourd'hui.

[Tous les billets de cette chronique sont ici].

Entre désherbage en bibliothèque et spéculation de l'occasion, urgence...

Kazan

P.S. : vous pourrez trouver tous les livres de Nikos Kazantzaki sur Library Genesis/ Library Z.

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