Je viens de terminer le livre "Aldo Manuzio, Passions et secrets d'un Vénitien de génie" que Bruno Rives vient de publier aux Editions Librii. Pour la petite histoire, j'étais loin d'imaginer en créant mon propre blog la passion secrète de Bruno pour l'éditeur vénitien et le nom de Tebaldo en écho à son prénom. Depuis, au hasard de nos rencontres avec Bruno, nous évoquons la figure du grand homme au regard des développements du papier électronique et des évolutions en cours dans le milieu du livre. J'avoue que je suis un peu déçu par la lecture de l'ouvrage qui ne choisit pas son parti. Bruno affirme ne pas avoir voulu faire un essai ou une biographie mais pourquoi alors avoir donné ce titre à son livre (sans parler de la couverture qui se rapproche d'un Découvertes Gallimard). Choix d'un "docu-fiction" donc, avec une intrigue, une sorte d'enquête à travers les âges et l'Internet, sous fond de Vatican, d'écrits remettants en cause le Christ, de la recherche de l'auteur du "Songe de Polyphile" édité par Aldo Manuzio... Ce n'est pas la première fois que ce livre énigmatique sert de cadre à un roman policier. En 2004, Ian Caldwell et Dustin Thomason, deux auteurs américains, avaient publié un thriller intitulé "La Règle des Quatre" (Livre de poche). Ce livre s'inscrivait dans la lignée du DaVinciCode en embarquant le lecteur dans une chasse au trésor au coeur du livre du Quatrrocento. Avec sa suite logique, bien sûr, "La Règle des Quatre décryptée" par Joscelyn Godwin (Michel Laffon)... On a échappé au film fort heureusement. On était loin du Nom de la Rose d'Umberto Eco.
Bruno Rives a choisit de naviguer dans la forme entre deux intrigues, l'une se passant à la Renaissance, l'autre de nos jours, les deux à la recherche de manuscrits précieux. Internet, biographie d'Alde, souvenirs et travaux personnels de l'auteur, livre électronique, j'avoue que tout se mélange un peu en refermant ce livre. Le suspense de l'intrigue tourne court, la révélation de l'auteur véritable du Songe de Polyphile comme étant Bessarion ne convaint pas vraiment. Il faut reconnaître à Bruno Rives de mettre en valeur l'influence d'Aldo Manuzio sur l'édition et la typographie moderne. Même si je ne suis pas trop d'accord avec lui quand il évacue en deux lignes l'influence de Gutenberg et celle de cinq cent ans d'histoire du livre après lui (Estienne, Plantin, Elzevier, pour ne citer que les premiers). Même si l'oeuvre d'Aldo Manuzio est immense, elle est à replacer dans une histoire du livre collective, il n'y a pas qu'Aldo Manuzio dans l'histoire de l'imprimerie, loin de là... Je n'irais pas non plus jusqu'à dire qu'il est au-dessus de Léonard de Vinci ou Michel-Ange...
Regret aussi de ne trouver dans ce livre aucune bibliographie qui puisse renvoyer le lecteur autre part qu'à internet ! De rappeler les immenses contributions à la découverte d'Aldo Manuzio que sont l'ouvrage, bien connu de tous les amateurs, de Antoine-Augustin Renouard "Annales de l'Imprimerie des Alde, Histoire des Trois Manuce et de leurs éditions, 1834" que l'on trouvera sur Google ou plus heureusement dans des éditions reprint ou anciennes. Rappeler aussi le formidable ouvrage de Martin Lowry, The world od Aldus Manutius, paru en 1979 et traduit en français en 1989 aux Editions du Cercle de la Librairie, toujours disponible chez l'éditeur. Livre qui retrace complètement la genèse et l'oeuvre d'Aldo Manuzio, au mileu des intellectuels et artistes de son temps (avec une bibliographie d'une vingtaine de pages). La dimension d'entrepreneur, d'homme d'affaire aussi (qui n'est pas mise en valeur dans le livre de Bruno Rives), en cela il est le premier éditeur moderne. Je ne reviendrais pas sur les débats récurrents quand on évoque la paternité du livre de poche, transportable à Aldo Manuzio. Même s'il a été à l'initiative de la diffusion et du succès de ce format au point d'être honteusement copié au cours du XVIème siècle, les collections portatives aldines étaient à des prix très élevés qui étaient bien loin de concerner le commun des mortels. Bien loin du petit livre pas cher que nous connaissons tous et qui risque bien d'être sérieusement ébranlé dans les années à venir par son petit frère électronique.
Quelques pistes supplémentaires si vous voulez découvrir Aldo Manuzio et l'histoire de l'imprimerie :
- Le catalogue magnifique de la vente du 19 novembre 2004 à Genève, ici.
- "L'Apparition du livre" de Lucien Febvre et Henri-Jean Martin, Albin Michel, (édition électronique disponible)
- "L'Effet Gutenberg" de Fernand Baudin, 1994, Cercle de la Librairie, livre merveilleux, malheureusement épuisé mais que je ne désespère pas de voir réédité un jour.
- "Histoire de l'Edition, Tome 1, le livre conquérant", Promodis, 1982, également épuisé mais présent dans toute bonne bibliothèque...
- devenir collectionneur des éditions aldines (en ne vous effrayant pas sur les prix du libraire hollandais, financier serait-il plus juste de dire, il est de notorité sur la place qu'ils sont complètement déconnectés de la réalité du marché ; hormis pour des éditions et des reliures d'exception, collectionner des livres d'Aldo Manuzio ne relève pas de plaisirs inaccessibles, certaines pour le même prix...)
A noter que Bruno Rives propose une version électronique de son livre, avec des gravures et une lecture audio intégrée, une démonstration à suivre.
PS : L'auteur, Bruno Rives, a souhaité apporter un droit de réponse que vous trouverez sur son blog et que je vous invite à lire.


Mon choix est fait, j'irai à Venise en spetembre avec Lowry et sans Bruno ;-)Merci pour cet article, je vais le sauvegardé.
Rédigé par : Fournier Marc-André | 09 juillet 2008 à 10:20
Merci pour ce pertinent post :-) C'est toi qui devrais écrire une biographie d'Aldo Manuzio !
Rédigé par : Lorenzo Soccavo | 09 juillet 2008 à 16:15
Mon but, tu l'as dit, n'était pas une biographie ni un essai, il y en a de très bons.
A partir de ce personnage méconnu, mais l'un des plus importants d'Europe en 1500, je voulais plutôt donner des pistes de réflexion, des clés, sur la vérité, l'écrit, la diffusion de la connaissance.
Fruit de 3 années de recherche, tout est vrai, à la différence de la Règle des Quatre, même si j'ai ajouté la fiction pour ouvrir le sujet à tous (j'aime penser à ceux qui vont découvrir les somptueuses métamorphoses d'Ovide).
Gutenberg a bien abandonné l'impression à caractères mobiles pour revenir à la xylographie, il n'a pas réussi à mettre au point l'alchimie du livre. Et qui sait que Pi Cheng l'avait trouvée quatre siècles auparavant?
C'est un peu dense, il est vrai, et encore, il a fallu faire un peu de ménage, mais il n'est pas interdit, comme le font certains, de le relire:-)
Le MIT Press donne Leon Battista comme l'auteur de l'Hypnerotomachia, après 500 ans de de thèse en faveur de Francesco Colonna. Je penche plutôt pour Bessarion, et il y aura d'autres prises de position. Cela ne vient-il pas justement renforcer les interrogations que posent mon livre sur la vérité de l'imprimé comme de l'Internet?
En tout cas, le bien est fait. Par ta critique, j'en connais beaucoup qui vont se pencher sur ces sujets passionnants.
Pour en savoir plus sur mon approche du sujet: http://www.bibliosurf.com/Interview-de-Bruno-Rives et aussi http://www.critiqueslibres.com/i.php/vinterview/82.
Rédigé par : Bruno Rives | 10 juillet 2008 à 23:10
Merci Bruno.
Pour l'influence de Gutenberg, je rappellerais les travaux de Fernand Baudin (décédé en 2005), connais-tu son livre ? je citerais son exorde : "Le nombre des effets Gutenberg est évidemment incalculable. Sur le mode prophétique, voire eschatologique, Herbert Marshall McLuhan les évoquait en terme de galaxie Gutenberg par opposition à galaxie Marconi. Sur le mode scientifique, Elisabeth L. Eisenstein a consacré 708 pages de texte et 58 pages de bibliographie au même sujet pour arriver à la conclusion qu'elle ne fait que l'effleurer. On peut dire que la vie entière d'historiens tels que H.J. Martin et ceux de l'école française d'histoire du livre est consacrée aux effets Gutenberg dont le premier fut l'apparition même du livre. La British Library a mise sur ordinateur une liste des incunables en vue d'étudier les effets les effets Gutenberg sur le seul quinzième siècle..." Rappelons qu'au moment où Alde Manuce publie son premier livre, Lascaris 1495, l'activité de l'imprimerie en Europe est déjà immense.
Pour ton roman, je pense que tu aurais dû aller beaucoup plus loin dans ton intrigue contemporaine, notamment la recherche de la vérité sur internet et les problèmes qu'elle pose, notre ami Pisani en parle très bien dans son dernier livre. Et toi, bientôt, un autre livre ? essai, roman ?
Rédigé par : Aldus | 11 juillet 2008 à 11:06
J'ai quelque part les chiffres de diffusion du livre, avant et après Aldo, je les retrouverai. C'était assez impressionnant.
Tu m'as donné l'occasion de billets (tu noteras que je dissimule les auteurs auxquels j'attribue les contenus de l'Hypnerotomachia, suspens oblige) : http://aldomanuzio.blogspot.com.
Oui, nous avons plusieurs ouvrages en préparation.
Rédigé par : Bruno Rives | 11 juillet 2008 à 17:49
Petite erreur d'url? C'est rétabli:
http://aldomanuzio.blogspot.com
Rédigé par : Bruno Rives | 11 juillet 2008 à 17:53
J'avais passé les premiers commentaires...
@ Marc-André Fournier
Partez sans moi, mais avec mon livre, il est beaucoup plus passionnant, et je ne dis pas cela parce que je l'ai écrit. Je connais de jeunes lectrices et de vieux érudits qui ne se lassent pas de certains chapitres:-)
@ Lorenzo
Je n'ai rien contre Gutenberg en version 2.0, bien entendu:-)
Rédigé par : Bruno Rives | 11 juillet 2008 à 18:21